L.CORNELIVS.L.F.P.N.SVLLA.FELIX - (Lucius Cornelius Lucius Filius Publius Nepos Sulla Felix)/Lucius Cornelius, fils de Lucius, petit-fils de Publius, Sulla Felix (prononcer Loukious KornÚlious Sülla) est nÚ est né à Rome le 12 novembre 139 avant Jésus-Christ (voir ici).

LA GENS CORNELIA

Sylla est un patricien de l'illustre gens Cornelia. En effet, un Cornelius a fait partie des cent premières familles qui se sont installées à Rome. Sous la République, on dénombre huit grandes familles Cornelii patriciennes : Scipio, Lentulus, Cinna, Dolabella, Merula, Cethegus, Sisenna et Sulla. Mais chez les Sulla, depuis cinq générations, on n'accède plus au consulat. Il faut remonter à l'arrière-grand-père de Sylla pour trouver un préteur. Les Sulla disparaissent ensuite de la chronique politique romaine. Pourtant, la famille essaye d'entretenir sa grandeur passée et vit dans le culte de ses glorieux ancêtres. Le grand-père de Sylla a été préteur en Sicile en 186 avant J.-C., et lorsqu'il décède, il laisse deux fils, Publius et Lucius.

Le père de Sylla a peut-être participé au siège de Carthage (en 147 avant Jésus-Christ)  sous les ordres de Scipion Emilien. Après ses obligations militaires, Cornelius Sulla se maria avec une femme dont on nous ignorons le nom. Ils ont eu trois enfants: Cornelia, Publius et Lucius. Sylla a donc un oncle, Publius Cornelius Sulla qui décède jeune. Nous savons qu'il a été triumvir monetalis, c'est-à-dire qu'il a édité des pièces de monnaies à son nom. Le père de Sylla se retrouve donc chef de clan, soit paterfamilias. Ainsi, Sylla a un frère aîné qui s'appelle Publius, pour ne pas que s'éteigne le prénom de son oncle. En effet, à Rome, les patriciens portent trois noms: le praenomen, soit le prénom. Généralement, c'est celui du père ou d'un aïeul disparu. Le nomen, soit le nom de famille. Pour Sylla, il s'agit de Cornelius. Enfin, le cognomen, soit le surnom, qui s'acquière soit par une caractéristique physique, soit par un exploit des ancêtres. La mère de Sylla décède lorsque celui-ci est encore jeune, et son père se remarie. Sylla a donc une belle-mère aimante et riche à ses côtés.      

UNE EDUCATION ROMAINE

Le jeune Sylla reçoit l'éducation typique d'un aristocrate romain. Toutefois, à l'époque des Gracques, l'éducation des patriciens est de plus en plus confiée aux esclaves. Sa mère, puis sa belle-mère, s'occupe de lui jusqu'à ses sept ans, âge où le père prend en principe lui-même en charge l'éducation de son fils. Mais Sylla, d'un naturel acerbe et querelleur, ne montre pas un grand intérêt pour les études et préfère le chant et l'éducation physique. En outre, le jeune Sylla est un grand rêveur. Il sait qu'il possède d'illustres ancêtres dans sa famille: des dictateurs, des consuls, de grands chefs de guerre, des préteurs qui ont créé des Jeux en l'honneur d'Apollon. Tous ces grands personnages font rêver le jeune Sylla qui a le devoir de les imiter plus tard pour respecter la tradition ancestrale et familiale. Le destin de Sylla est déjà tracé: il se voit déjà consul pour redorer le blason familial, voire même général, comme l'un de ses ancêtres, vainqueur des Macédoniens. Bref, le jeune Sylla rêve de gloire et de triomphe.

Le jeune Sylla

Mais avant les couronnes de lauriers, il doit en passer par la dure éducation des jeunes nobles romains. L'éducation physique y tient une grande place et comme la noblesse et l'armée romaine sont fondées sur la propriété terrienne, un jeune patricien doit tout connaître de la terre. Sa première formation est donc agronome et il est courant qu'un père envoie son fils s'endurcir à la campagne à accomplir des travaux aux champs. L'éducation religieuse est aussi très importante. Très superstitieux, les nobles romains accordent une grande importance aux signes envoyés par les Dieux et ils doivent faire preuve d'une grande piété. Mais c'est l'éducation civique qui tient la plus grande place: un citoyen romain doit être totalement dévoué à sa cité. Rome passe avant tout. Les notions de virtus, dignitas et auctoritas (soit "honneur", "dignité" et "autorité") sont aussi très importantes. Et pour exercer une fonction dans le cursus honorum (la magistrature publique), le jeune noble recevait aussi un enseignement très poussé en droit.

Sylla est un jeune homme rebelle et épris de liberté. En outre, ironique et persiffleur, doté d'un tempérament colérique et passionné, il recherche l’affrontement et n’est jamais le dernier à se battre avec ses camarades d'école. Doté d’une très bonne mémoire, il retient tout ce qu'il apprend. Sylla a aussi un don naturel pour la comédie qui lui permet de dissimuler ses pensées et ses sentiments. A l'adolescence, il reçoit un enseignement en grammaire (de 12 à 14 ans), puis en rhétorique (de 15 à 17 ans). Le grammaticus enseigne et commente les auteurs grecs, le rhetor enseigne l'éloquence.

PAS D'HERITAGE PATERNEL

Alors que Sylla a dix sept ans, son père décède et... ne lui laisse rien en héritage. A cela, plusieurs hypothèses. Cornelius Sulla laisse tout son héritage à son fils aîné Publius, afin de permettre à son premier fils d'entamer une carrière au Sénat. Cornelius Sulla a pu aussi  déshériter Sylla parce qu’il ne s'entendait pas avec son second fils rebelle. Enfin, il croulait peut-être sous les dettes et une partie de la fortune familiale aurait alors servi à rembourser les créanciers.

Une insula

Sylla est donc un jeune noble désargenté vivant dans une insula de la Subura (quartier pauvre et populeux de Rome) et ses rêves glorieux s'effondrent. Mais comme il est ambitieux, de mars à octobre, il passe une partie de son temps en campagne à l'armée à effectuer son service militaire.

L'AME D'ACTEUR DE SYLLA

Privé d'un accès au cursus honorum par manque d'argent, que fait alors Sylla pour oublier son statut de déclassé ? Il se lance alors dans la débauche et il fréquente les parias de la société romaine, les jeunes nobles qui font honte à leur famille, les nouveaux affranchis, les comédiens et les prostituées; il vit de théâtre, d'alcool et de libertinage.

Beau garçon au charme indéniable, intelligent, l'esprit vif, Sylla s'attire de nombreuses sympathies. Il fréquente surtout le milieu du théâtre où les acteurs, tous des hommes, pratiquent la profession la plus mal considérée à Rome: si un citoyen romain se laissait aller à devenir acteur, il était immédiatement déchu de ses droits. Malgré cela, Sylla se sent l'âme d'un acteur. Il aime ce milieu, il aime les acteurs, leurs rites, leurs vies. Il chante parfaitement juste et se met même à écrire quelques pièces. A la tragédie, Sylla préfère la comédie et le goût des farces populaires. A l'époque, les atellanes sont à la mode. Brèves farces bouffonnes, souvent vulgaires, elles sont la plupart du temps improvisées. Dans ces pièces, seuls quatre acteurs masqués montent sur scène : le niais Maccus, le glouton Bucco, le vieil avare Pappus et le bossu malicieux Dossennus. C’est l’occasion pour eux de se livrer à une féroce critique de la société où tout y passe, des ragots populaires aux scandales politiques.

Une comédie

Pour Sylla, d'un naturel railleur, seul le milieu du théâtre populaire lui permet d'exprimer au mieux sa véritable personnalité, et surtout son goût prononcé pour la satire. Dissimulé derrière un masque, provocateur, critique et réaliste, Sylla adorait critiquer la société romaine. Et c’est au milieu des mimes et des bouffons jouant les atellanes, au milieu des rires populaires, que Sylla se sent vraiment à son aise. Pour preuve, les étranges statues qu'un navire rapportait du pillage Athènes, butin de guerre personnel de Sylla, et retrouvées au fond de l'eau: un bouffon d'une repoussante laideur, une nabote, des danseurs et des pitres, avec des rictus et des contorsions irrésistibles.

Sylla n'aimait pas que partager la vie des acteurs. Selon Plutarque, Sylla avait à cette époque une relation suivie avec un jeune acteur grec du nom de Metrobios, jouant les rôles de femme. Il avait aussi d’autres amants dans ce milieu. A cette époque, la plupart des riches Romains étaient bisexuels et il était naturel d'avoir plusieurs expériences homosexuelles dans sa jeunesse, et nombreux étaient ceux qui avaient des relations avec de jeunes amants. Une seule règle à suivre: aucune relation sexuelle avec un citoyen romain. Tout le reste était toléré, même s'il était mal vu de continuer à entretenir une relation avec un jeune homme de plus de dix huit ans.

Le patron du théâtre romain, c'est Bacchus (Dionysos pour les Grecs), qui est aussi le dieu du vin, de l'ivresse et des débordements et de la nature. Il promettait la vie éternelle à ses initiés et son culte donnait lieu à des orgies, fêtes nocturnes et privées au cours desquelles Sylla se fit une solide réputation de débauché, autant grand amateur de vin que grand amateur de femmes. Plus tard, bien que célébrant officiellement d'autres dieux, Sylla continuera de soutenir et de protéger les disciples de Bacchus.

NICOPOLIS

Dans sa jeunesse, Sylla tomba amoureux d'une riche courtisane grecque nommée Nicopolis. A l'époque, à Rome, les courtisanes pullulaient. Alors que les matrones restaient sagement à la maison, les courtisanes menaient une vie libre et étaient souvent très cultivées. Certaines parvenaient à obtenir une situation sociale en vue, jusqu'à devenir très riches, ce qui était le cas de Nicopolis. Nicopolis signifie en grec ''ville de la victoire''. Il est permis de supposer que cette courtisane, l'une des plus riches de Rome, cachait son véritable nom depuis longtemps derrière un pseudonyme évoquant la guerre et les légions en campagne. Sans doute avait-elle fréquenté divers sénateurs et autres membres de l’aristocratie, qui avaient payé très cher ses services, et ses rencontres en avait fait une femme cultivée et recherchée. Les courtisanes riches étaient bien tolérées dans la société romaine quand elles faisaient preuve de piété et offraient de substantiels dons aux temples et autres œuvres de charité.

Une courtisane

Lors de sa rencontre avec Sylla, Nicopolis était déjà âgée et profitait de sa fortune et de sa réputation. Rapidement, il devint le jeune amant attitré de Nicopolis. A son contact, Sylla avait tout à gagner: une réputation d'excellent amant, des informations sur les mœurs sociales et politiques du milieu sénatorial et… de l'argent, car il dépensait beaucoup. Libre penseur, philosophe réaliste, Sylla suivait ses propres lois morales. Il fréquentait par curiosité et par intérêt toutes les couches de la société romaine et il savait se faire partout des amis. ''Avide de plaisir'', comme le dit Salluste, le jeune Sylla dépensait sans compter pour assouvir ses passions: vin, théâtre, fêtes… Il aimait le luxe, mais sans fortune, il vivait en fait des largesses de sa maîtresse et Nicopolis a dû régler plus d'une fois la note des débauches de son amant.

Mais en réalité Sylla s'étourdissait dans les plaisirs pour oublier son mal être. Son goût pour le théâtre, la vie qu’il menait et le ton cassant, froid et satirique dont il usait souvent ne parvenaient pas à lui faire oublier ce qui le rongeait: ne pouvoir tenir son rang. Il n'avait pas assez d'argent pour se lancer dans la vie politique et il enrageait de voir des homi novi, des hommes nouveaux partis de rien comme Gaius Marius, s'accaparer les postes les plus en vue de la vie romaine, alors que ses ancêtres avaient bâti la République. Un de ses aïeuls avait été le dernier dictateur, un autre avait été Flamen Dialis, un autre avait créé les Ludi Apollinari et lui n'avait pas les moyens de ses ambitions. Plus encore que d'une vie remplie de plaisirs, Sylla rêvait d'une vie remplie de gloire…

DEUX HERITAGES

Sylla n’abandonnait pas l'idée d'une carrière publique, mais impuissant, amer et désenchanté, il ne songeait pas à se marier et continuait de fréquenter Nicopolis. Sous la République romaine la vie était courte, très courte même. L'espérance de vie moyenne était de 32-33 ans. Nicopolis avait probablement atteint la quarantaine, et n'avait pas d'enfants. Riche et célibataire, elle pouvait laisser sa fortune à un temple, mais elle songeait déjà à instituer Sylla comme son héritier. Elle savait bien qu'il avait continuellement besoin d'argent, qu’il ne renonçait pas à la carrière politique que son rang lui permettait, et elle l'aimait assez pour le voir continuer à mener la vie libre à laquelle il aspirait après sa mort.
Nicopolis mourut sans doute vers 109 avant J.-C. et Sylla en hérita. Il savait que sa maîtresse était très riche même s’il ignorait le détail de ses affaires. Nicopolis devait posséder une fortune dépassant largement les 400 000 sesterces, car à la lecture de son testament, Sylla sut qu’il était désormais assez riche pour accéder aux magistratures publiques, entrer au Sénat et débuter le cursus honorum. Chez les Sulla, de père en fils, la Fortune arrivait par les femmes…
A peu de temps de là, sa belle-mère décéda sans enfants, en laissant un testament en faveur de son beau-fils. Sa fortune était moins importante que celle de Nicopolis, mais aurait pu   permettre à Sylla d’entrer dans l'ordre équestre.

UNE MAUVAISE REPUTATION A FAIRE OUBLIER

Avant d’entrer dans la "carrière", Sylla dut convertir en biens immobiliers, en domaines agricoles, les affaires et autres commerces de Nicopolis et de sa belle-mère. En effet, dans la société romaine, il est très mal vu pour un patricien de posséder des commerces. Il doit également changer sa réputation et adopter des mœurs plus honnêtes. Finie donc la fréquentation du théâtre et des courtisanes, plus de culte rendu à Bacchus. Lucius Cornelius Sylla veut et peut désormais se montrer digne de ses ancêtres. Ce changement de mœurs s'imposait car les censeurs n'admettaient dans les rangs du Sénat que des citoyens honorables, c'est-à-dire possédant une bonne réputation. Une nouvelle vie commençait pour Sylla.

Pour devenir un citoyen respectable, convaincre les censeurs et ses futurs électeurs, Sylla devait aussi conclure une belle alliance matrimoniale. Lucius Cornelius Sulla était jeune, bel homme et surtout très riche. Il ne lui restait qu'à convaincre un  sénateur de lui confier sa fille, une patricienne comme lui, pour prouver à tous qu'il appartenait bien à la classe sénatoriale. Sylla l'héritier n'était pas un coureur de dot et il n'avait pas besoin de l'argent de sa femme pour débuter le cursus honorum. Un sénateur ''pauvre'' devant déjà aider ses fils à s'élever pouvait donc plus facilement lui céder sa fille en échange de la renommée du nom de sa gens.
Et c’est ainsi que Gaius Julius Caesar mariait sa fille Julia à Caius Marius en échange d'argent pour aider la carrière de ses deux fils, et Lucius Julius Caesar, son frère, mariait sa fille (ou sa nièce) Iulia (dite Ilia pour ne pas la confondre avec sa cousine), à Lucius Cornelius Sulla, Sylla. Les Julius Caesar et Sylla sortaient de l'ombre du Sénat pour gravir les marches les plus prestigieuses du cursus honorum